JÖRG FEGERT : CONFÉRENCE SUR LES JEUNES RÉFUGIÉS À L'ESCAP 2017

« Sortez de vos bureaux et allez là où le problème se pose »

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« Dans la plupart des pays européens, les mineurs réfugiés non accompagnés ont les mêmes droits que les résidents. Mais un jour, ils deviennent adultes et ne sont plus que de 'simples réfugiés' pouvant facilement être renvoyés dans la zone de guerre qu'ils ont fuie. »

Professor Jörg Fegert (Ulm, Germany).Le professeur Jörg M. Fegert dépeint une des circonstances tragiques auxquelles les jeunes réfugiés peuvent être confrontés à l'approche de leur 18ème anniversaire. « Imaginez à quel point votre motivation peut être atteinte quand vous faites tout ce qu'il faut étant enfant – à l'école ou lors de votre apprentissage – et, soudain, toutes vos perspectives s'effondrent. Même si votre patron contacte les autorités locales indiquant qu'il souhaite vous garder au sein de son programme de formation. Je n'exagère pas. Nous avons pu voir des cas terribles comme celui-là et nous voyons souvent de jeunes réfugiés au désespoir, voire suicidaires. »
Dr Fegert est chercheur et directeur clinique au service de psychothérapie et psychiatrie pour enfants et adolescents de l'Hôpital universitaire d'Ulm dans le sud de l'Allemagne. Vu son principal secteur d'activité, les abus et traumatismes infligés aux enfants, il ne pouvait pas passer à côté de la situation alarmante des jeunes réfugiés, de leurs conditions et, particulièrement, de leurs problèmes de santé mentale. « Nous tentons actuellement de changer la législation afin qu'ils puissent au moins terminer leurs études ou leur apprentissage. Des études menées auprès de jeunes allemands ayant quitté leur structure d'accueil nous révèlent que l'impact d'un autre traumatisme de cette ampleur lors du passage à l'âge adulte peut être très dommageable. »

Aide immédiate
Confronté au grand nombre de jeunes réfugiés en Allemagne, notamment des mineurs non accompagnés, la réaction de M Fegert a été très claire et simple : « Ces gens ont énormément de problèmes et beaucoup ont besoin d'une aide immédiate. Beaucoup sont de jeunes hommes forts qui ont traversé de nombreuses épreuves ; la plupart sont capables de survivre avec un soutien psycho-éducatif et un lieu sûr pour récupérer, même s'ils semblent souvent très agités, ont de sérieux troubles du sommeil et présentent des problèmes d'alcool et de drogue. Un plus petit groupe présente aussi de graves troubles de la santé mentale. Neuf à 44 pour cent d'entre eux sont dépressifs et certains sont suicidaires. Vu le grand nombre de réfugiés, cela entend quelques cas urgents de plus chaque semaine dans la plupart des institutions psychiatriques pour enfants et adolescents en Allemagne. Ensuite, nous avons les jeunes femmes qui sont profondément traumatisées par les violences domestiques et/ou les abus sexuels subis pendant leur fuite. Les enfants accompagnés répondent assez bien à notre soutien psychosocial, grâce à leur structure familiale et, parfois, à l'aide de leur communauté religieuse. Cependant, dans la plupart des cas, il y a beaucoup de méfiance, notamment entre les fractions tribales. Nous ne visons en aucun cas un groupe homogène. Parfois, ils accordent plus de confiance à leurs contacts avec nous qu'à leurs contacts avec des personnes natives ou originaires de leur pays. Il s’agit d’une question très sensible. »
« Je pense que nous devrions engager plus de personnes compétentes au niveau linguistique et culturel pour nous informer des meilleurs moyens de comprendre les familles de réfugiés et leurs origines. Nous devons devenir plus compétents culturellement. Nous devons aussi expliquer notre méthode de travail à ces enfants, car bien souvent, dans leur pays d'origine, la psychiatrie est quelque chose de honteux. Nous avons aussi des problèmes de stigmatisation en Europe, mais c'est bien pire dans certaines de ces cultures. Nous devrons nous engager à expliquer ce que nous faisons. »

Vision paternaliste
Déclaration multilingue des droits de l'enfant sur les murs de la clinique d'Ulm.
« Nous tentons d'apprendre de nos erreurs du passé. D'après des études sur les maltraitances et les abus sexuels, menées dans des institutions dans les années cinquante et soixante du siècle dernier, nous aurions notamment besoin de meilleurs systèmes de réclamation et nous devrions partir d'une vision plus ou moins paternaliste. Nous devons abandonner l'idée du « Nous savons ce qui est bon pour toi » et écouter les enfants. Dans nombre de nos recherches qualitatives et quantitatives, nous avons interrogé des enfants pour savoir ce qu'il se passe réellement dans les institutions. Nous apprenons de leurs expériences, leurs perceptions – par exemple en réalisant à quel point il peut être important pour les enfants que leurs droits légaux soient pris en compte. Sur les murs de notre clinique, nous avons des citations de la convention des Nations-Unies relative aux droits de l'enfant, et ce, dans plusieurs langues. Les enfants le remarquent, y font référence et nous avons des discussions à ce sujet. D'abord, ils sont surpris de voir ces déclarations officielles dans leur langue. « Sommes-nous vraiment autorisés à faire cela ou non ? », me demandent-ils – j'adore avoir ces discussions avec les enfants. Ils s'ouvrent et j'apprends. Par exemple : pour eux, un traitement est souvent ressenti comme une punition : comme j'ai dit et fait beaucoup de mauvaises choses, je mérite la psychiatrie infantile comme punition... Vous pouvez imaginer à quel point il est important d'éliminer de tels raisonnements et d'être capable d'anticiper. »

Recherches en cours
Les chiffres de l'OMS sur les réfugiés mineurs non accompagnés montrent l'empleur de cette crise, tandis que les premiers résultats des études de l'institution du Dr Fegert à Ulm devraient être présentés lors des congrès de la DGKJP, Société allemande de psychothérapie, soins psychosomatiques et psychiatrie pour enfants et adolescents (Ulm, mars 2017) et de l'ESCAP (Genève, juillet 2017). Jörg Fegert animera la conférence d’ouverture sur ce sujet lors du congrès de l’ESCAP 2017 à Genève.
« Suite aux abus et traumatismes infligés aux enfants, nous avons beaucoup d'enfants placés dans les institutions pour leur protection », explique J. Fegert. « Le gouvernement allemand dépense des milliards d'euros pour ces enfants, mais il n'y a pas beaucoup de recherches à leur sujet. Nous avons eu la chance d'évaluer l'étude suisse de notre collègue Klaus Schmeck à Bâle et nous avons appris que 60 à 70 pour cent des enfants vivant actuellement en institution ont un passé traumatisant. Et 60 pour cent ou plus ont un diagnostic CIM-10. Il y a donc un lien majeur avec le secteur de la psychiatrie infantile. »
« Pour se faire une idée, des projets de recherches sont actuellement en cours. Qu'avons-nous besoin de savoir exactement sur les traumatismes quand nous travaillons avec ces enfants ? Que devons-nous organiser pour apporter un soutien aux ONG comme l'UNICEF ? Nous réaliserons aussi plusieurs évaluations sur l'efficacité d'un certain nombre de programmes d'e-learning. Ce sont quelques-unes des études que nous espérons présenter dans un avenir proche. »

Des institutions sûres
« Nous avons récemment achevé une étude sur les abus physiques et sexuels dans les institutions et nous avons découvert que le principal problème vient des pairs et pas des éducateurs. Les jeunes hommes montrent souvent des comportements sexualisés et abusent de leurs pairs dans les institutions. Donc, quand nous parlons de la protection des enfants, la solution au problème est le placement dans des institutions sûres et une intervention précoce. Une étude randomisée montre que nous devrions éviter de les prendre dans nos cliniques – il semble que nous pourrions mieux les soutenir dans les institutions mêmes, leur environnement de vie. Cette étude randomisée indique qu'en proposant aux enfants une thérapie dans leur environnement, nous réduisons le nombre d'hospitalisations de moitié. Ainsi, nous pouvons voir dix fois plus d'enfants sur la même période et pour le même montant financier. »
« Avant, quand ils venaient dans notre département, il n'y avait pas de parent avec l'enfant, et pas d'éducateur connaissant l'histoire de l'enfant – ils cherchaient juste quelqu'un qui était dans les environs et les envoyaient avec l'enfant chez le médecin. En tant que psychiatres pour enfants, nous ne pouvons pas travailler sans connaître le contexte de vie de l'enfant. Nous avons besoin de l'apport des intervenants qui vivent avec l'enfant. Mais ils ne pouvaient pas se permettre de venir dans nos cliniques. La situation a complètement changé quand nous avons commencé à nous rendre dans les institutions pour les traitements. Un résultat essentiel de notre étude était que les psychiatres infantiles doivent sortir de leurs bureaux et aller là où le problème se pose »

« Dazugehören »
En tant que conseiller du gouvernement allemand, Jörg Fegert s'occupe du concept plus large de l'inclusion qui aura inévitablement un effet sur l'ensemble du système de protection sociale, pas uniquement en Allemagne, et pas uniquement au niveau des soins de santé mentale. J. Fegert : « Le concept d'inclusion signifie que nous devons satisfaire tout le monde et ne rejeter personne. Par conséquent, la société devra changer dans son ensemble. Ce n'est pas à l'enfant issu d'une zone guerre à apprendre à vivre dans un nouvel environnement – c'est à la société à aider cet enfant à en devenir un membre sain et heureux. »
« Ce concept est valable pour tout le monde et pour tout. Y compris pour les enfants et adolescents souffrant de troubles de la santé mentale. La question est de savoir s'il faut se concentrer sur le diagnostic ou plutôt sur les entraves et les facilitateurs de chaque enfant et voir ce que nous pouvons faire pour améliorer la participation de cet enfant à la société. C'est aussi l'origine du slogan de notre congrès DGKJP en mars 2017 : Dazugehören, faire partie de la société. » 

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Lisez l'abstract de Jörg Fegert pour l'ESCAP 2017.
Lisez-en plus sur le projet de l'ESCAP pour la santé mentale des enfants et adolescents réfugiés.